François en commercial de ses recueils. Heureux comme jamais.

Francois aime marcher chaque après-midi dans la forêt communale et passer, en particulier, devant le petit cours d’eau traversant la zone, baptisé « Fontaine Finette ».

Ce filet d’eau surgit du fin fond du bois et est assez remarquable. François regarde et photographie souvent. Son pas est lourd . Mais sa santé est intacte. Il y a un château d’eau pas très loin, ainsi qu’un ferrailleur, auquel il parle régulièrement, comme fasciné par ses aptitudes à donner une utilité à tout . François sort de lui-même. Maud l’accompagne souvent. Le dialogue le détend. Il fuit sa terrible solitude. Il re-découvrir ses sources cachées, dont la fameuse fontaine est, quelque part, comme un reflet. Après tout, et on y revient toujours, il a lui aussi surgi de nul part, dans une famille politique qui n’était pas la sienne au départ. Il a traversé les bois à sa façon et franchi bien des Rubicon, jusqu’à ce que l’ultime étape ne se dérobé devant lui. Il est désormais à quai, probablement, si tout va bien, pour vingt ou trente années. Le printemps 1981 est fort agréable. François suit de très loin l’actualité. L’on dit que Gaston Deferre est venu à Épinal, en vue de la Présidentielle. François n’a pas été convié . Il préfère ne plus quitter son village et regarder sa vie désormais comme une longue retraite. Il songe à De Gaulle. La solitude est son amie. Puisque tout recommence toujours….. Ce que j’ai fait sera un jour source d’ardeur nouvelle, une fois que je ne serai plus. Bulgnéville sera son Colombey à lui, lui le reconstructeur de la gauche Française, avec ses 49 % au second tour de l’élection de 1974.

Maud le « chambre » souvent. « Si j’avais eu l’âge… », n’hésite-t-elle pas à dire, comme pour sous-entendre le fait que c’est elle qui lui a manqué. François réagit en père et laisse parfois couler une larme timide. L’homme est fait de retenue. Il ne supporte plus cette violence sans nom des campagnes électorales et a décidé de tout consacrer à sa plume désormais. François écrit chaque matin, non sans une certaine ferveur, à la fois de la poésie et des romans, à compte d’auteur. Il va distribuer lui-même ses recueils, au volant de sa GS. Voiture remplie de documents, au large coffre bien pratique. La voiture est évidemment rose. On la remarque aisément. On sait que c’est lui . Les samedis et les dimanches, Maud se tient à ses côtés. Elle a baptisé le véhicule la « caravane ». Chaque arrêt donne lieu à de somptueux échanges verbaux. François distribue le fruit de ses efforts avec un rare talent. Le livre de compte qu’il tient est à jour. Toute demande est satisfaite dans la semaine. Il s’agit de « circuit court », bien avant l’heure. Parfois, il effectue 20 visites dans l’après-midi. Ceci exige une véritable armature commerciale. François découvre une nouvelle vie, selon lui bien plus épanouissante . Chaque commerce du canton se trouvant alimenté, mais aussi chaque ferme et chaque presbytère. Il tient beaucoup à ses rencontres avec le Clergé.

Dont il espère,chaque soir, bénéficier de la bénédiction. François est un agnostique qui croit. Mais doute toujours de sa certitude. Et avance en reculant. Chaque échange le « fraternise ». Il aime énormément s’asseoir dans la cuisine face à le croix pectorale de l’abbé. Le monde de son enfance recommence. A Médonville ou Saulxures les Bulgnéville, il se sent comme dans les Charentes de sa jeunesse. Il est heureux.

François Terrand , un nouveau nom pour une nouvelle vie.

François n’est plus Mitterrand, mais François Terrand. Il a changé de nom lors de l’achat de sa nouvelle maison à Bulgnéville, rue Corvée Vanchère, interdite à tout le monde, sauf aux riverains, comme l’indique le panneau. François a signé seul devant le notaire , pour un jardin et des moutons, tout en haut de la côte. Il en a fini avec le monde et ne veut plus qu’écrire paisiblement, jusqu’à la fin de ses jours, avec à ses côtés , Jeannette, Maud et toute la famille. Désormais, seule sa plume quotidienne le tiendra debout et constituera son horizon, par des articles et des livres qu’il souhaite multiplier. La maison est petite, mais agréable. Elle a deux étages et une façade plutôt coquette. Un garage où il pourra mettre sa GS . Une pièce pour ses archives. Et trois chambres spacieuses. Toute la famille Schlucht est déjà quasiment sur place, c’est ici qu’il projette de vivre les dernières années de son existence, dans l’ombre et le silence.

François a suffisamment souffert depuis 1974 et s’est juré de ne plus jamais retourner devant les électeurs, suite à ce funeste printemps où il lui aura au fond si peu manqué pour faire la décision. Juste un petit rameau de Jessé , comme le dit la Bible. L’absence de ce rameau aura entraîné sa défaite et le départ de son entourage au complet. François en est devenu très philosophe. Ce qui le motive désormais est autre. Les sources de sa vie reviennent à la surface et il a l’impression de retrouver ici son enfance Charentaise . Au milieu des champs, des vaches, des bruits de la campagne. Et avec cette nouvelle famille qui lui tend les bras. Gisèle et Jean Pierre sont les seuls à téléphoner souvent. Les autres ont laissé tomber leur ancien leader. Les socialistes et les Français n’en veulent plus et se préparent à de nouvelles années sous le régime de la droite Giscardienne . Le village est paisible. Il a environ 1000 habitants et ne se singularise guère par des évènements hors norme. On y vit calmement. Prudemment. Chacun semble habité de retenue naturelle. Les fermes sont au nombre de dix. L’âme paysanne se trouve chez elle. Il y a de belles forêts, dans lesquelles François prend grand plaisir à marcher quasiment tous les jours, de son pas lourd et ferme. François refait sa vie et sa santé, en philosophe des choses qui ne font que passer et ne s’échappent qu’en apparence. Tout a un sens caché. François regarde tout avec un profond détachement d’homme entré récemment dans l’âge mûr.

Jeannette se prépare à changer de vie.

Les jours de Maud semblent courir un peu plus vite. Au coeur de cette scolarité nouvelle et de son unique distraction quotidienne, dessiner, dessiner, dessiner encore. Les visages, les paysages, quelques formes géométriques, sans oublier des elfes imaginaires et expressives, tout l’intéresse et la rend heureuse. Elle essaye de dessiner à peu près tout ce qu’elle peut. Maud adore les elfes, mais se refuse à les peindre. Elle se contente de les croquer au crayon de papier. Quelque part, elles sont ses fanions, ses porte bonheur. Elle en colle à toutes les sauces. Elle se perfectionne en les réalisant en permanence. Jeannette aime d’ailleurs beaucoup les découvrir tôt le matin sur la table de la cuisine, comme un reflet de l’humeur de sa chère Maud, qui conditionne toujours celle de ses quatre soeurs. L’habitude du dessin engendre des réflexes, que voulez vous et les Elfes sont un peu des éducatrices de la main et du talent.

Le jardin et son sapin unique « le cocu » continuent à être splendides. Maud aime s’y promener, revêtue de sa salopette rouge et avec son crayon de papier sur les oreilles, en futur artisan . Maud n’est que bonne humeur et sourire. Elle aide tout le monde à vivre. Petite Elfe du quartier, en quelque sorte. Mais qui sait déjà qu’elle n’y restera plus bien longtemps. Sa nouvelle école se trouve à 12 kilomètres. La maison de son enfance est en vente depuis peu. Sa mère ne veut plus y habiter. Ce symbolique sapin la met de plus en plus malheureuse. Son travail aussi, de plus en plus difficile pour elle. Sa situation affective est en pleine évolution. Jeannette a un homme dans sa vie et il veut vivre avec elle en un autre lieu que la commune de Vittel, Où il ne se sent pas au mieux, ayant autrefois traversé sur un brancard son hôpital et la rattachant énormément à de bien sombres années. François est un blessé de guerre. Il se fait désormais appeler François Terrand, et a officialisé ce changement de nom il y a peu, en vue d’une retraite Vosgienne proche, à 59 ans. L’achat d’une maison à Bulgnéville est en projet. Il est allé plusieurs fois chez le notaire. Il a repéré ce village après avoir demandé quelques précisions à des militants qui y vivent et qu’il a connus lors des congrès socialistes. En lien évidemment avec Jeannette, dont il est fou amoureux, cela va sans le dire. Sa décision d’en finir avec la politique active est venue peu à peu. Il veut finir sa vie ici. La bataille de 1430 l’intéresse. Les récits des Vosgiens célèbres aussi, qu’il s’agisse de Jules Ferry ou du fameux Barrès de Charmes sur Moselle.

Il aime le monde paysan. Il aspire à une tranquillité plus grande. Il a abandonné tout espoir de devenir Président. De toute façon, tous ses proches l’estiment en dehors du coup . Et le nouvel amour de sa vie lui suffira désormais. Ce sera son  » Élysée » à lui, la Jeannette et son artiste en culotte courte….. Les militants lui ont réservé un bon accueil, les retrouver lui fera le plus grand bien, il le sait. Paris ne lui adresse plus la parole, de toute façon. Il redeviendra un socialiste ordinaire. Se foutant bien des combines envisagées plus haut. Deferre est devenu Premier Secrétaire. Il fait très bien le travail . Pas besoin de lui mettre des bâtons dans les roues.

Gisèle et Jean Pierre restent des amis de Jeannette et téléphonent souvent. Ils viennent régulièrement la voir et ne renoncent pas à la convaincre de reprendre du service, d’une façon ou d’une autre. Mais elle ne veut pas autre chose que du concret et du local, loin des hautes sphères côtoyées autrefois, dont elle n’a cure désormais, tant la déception y a été grande, à plusieurs reprises. Jeannette veut vivre le plus simplement possible. Et se contenter du minimum. Son socialisme à elle, sa famille, sa maison, son compagnon . Que demander de plus à la vie ?

Maud en Cours Préparatoire

Maud s’applique encore et encore, devant sa jeune et belle institutrice, laquelle a environ quinze ans de plus qu’elle et est stupéfiée par ses premiers dessins.

Madame Delacraie regarde avec émerveillement , craignant parfois que sa petite élève ne finisse par ennuyer ses vingt camarades, au fil des leçons et des exercices.

Mais elle se trouve là comme un poisson dans l’eau . La grande bâtisse blanche comporte deux versants, celui de la rue centrale proche de la Gendarmerie et celui du chemin communal, avec deux accès et deux barrières. Maud voit souvent ses copines s’asseoir à l’entrée proche du bois. Elle ne le fait jamais. Elle reste debout dans la cour et patiente, toujours en compagnie des uns et des autres. Le préau est spacieux. Les classes se trouvent dans son prolongement. On y règle parfois ses comptes, mais de façon toujours mesurée, l’école primaire de Bulgnéville de 1976 n’est pas un lieu réputé violent , dans lequel des enfants pourraient se sentir en quoi que ce soit maltraités. Les familles veillent avec attention. Chacun rentre chez lui à Midi. Maud mange et dort , pour le moment, chez les cousins Schlucht, qui habitent dans le bois et ont plusieurs caravanes. Ce sont les frères de son père et leurs enfants. Maud aime beaucoup leur façon de voir les choses. Ils sont absolument détachés de tout et ont une solide relation avec les animaux et la nature. Ils élèvent des chèvres et font un peu de fromage. En toute discrétion. En paysans trés attachés aux méthodes ancestrales. Le chef de famille est appelé le Pater et a une longue barbe blanche. Il dirige tout, mais est réputé pour sa droiture et sa sagesse. On le consulte fréquemment. Il connaît bien les esprits et les sources. On le sait toujours prêt à concilier ses visiteurs. Édouardo a une « gueule » qui rassure. On vient de loin pour l’interroger. ….

Tournant affectif de l’enfance de Maud.

Cette exposition va influencer Maud durablement. Ce sera la jour J de son enfance. A partir de cette rencontre de Mirecourt, plus rien ne sera jamais comme avant. Maud va dessiner et écrire de plus en plus intensément , sans pour autant s’enfermer en une quelconque solitude néfaste. Maud va devenir excellente en ce domaine et sa sortie de la Maternelle se fera, en juin 1976, sous les meilleurs auspices.

Les années 1975 et 1976 resteront à jamais celles qui auront marqué l’avènement de son ambition. Son entrée au CP se fera à l’école primaire de Bulgnéville, par choix de sa mère, qui connaît bien les institutrices et les sait particulièrement attentives . François a, entre temps, changé de nom. On dit désormais « monsieur Terrand » et il a officialisé ce changement à la mairie de la commune, située à douze kilomètres de Vittel. Il a choisi de passer ses années à venir dans la Plaine Vosgienne, rompant totalement avec le milieu politique et ayant proposé à Jeannette de « fluidifier le lien », sourire aux lèvres , son chapeau sur la tête, son écharpe rouge en bandoulière. Jeannette n’a évidemment pas hésité, face à cette déclaration toute en subtilité…. Il deviendra son nouveau compagnon très rapidement. Le lien de Maud avec cet homme si particulier grandira forcément. Il sera son « père de substitution », à n’en pas douter, en exceptionnel éducateur qu’il est et sera plus encore, au fil des années et des épreuves. Les heures passées par Maud à ses côtés vont la marquer à tout jamais. Elle tirera de lui une immense énergie et une carrière artistique dont elle imaginera toute petite bien des aspects, ne serait-ce que par les échanges quotidiens avec celui qui veillera désormais sur elle et sur ses soeurs, en patriarche affirmé. Maud se fout de qui il a été. Elle aime avant tout son écoute et ses conseils, toujours avisés ainsi que ses récits quotidiens , liés à une vie déjà bien remplie et qui n’a rien à voir avec celle menée par les villageois , hommes à la rudesse et à la simplicité sans commune mesure qui mettront du temps à adopter « le gaillard ».

Un Musée qui sidère Maud et va transformer son enfance.

Le printemps 1975 est bientôt là, et avec lui les cinq ans de Maud. Pour son anniversaire courant Mars, Jeannette a voulu faire à sa petite un cadeau très original, loin des habitudes observées chez les gamines de son âge. Ce cadeau sera une visite dans un endroit bien particulier, en l’occurrence un musée. Ce musée a une originalité, il regroupe des dessins uniquement, et non des tableaux . Il se situe en plein coeur des Vosges, à une vingtaine de kilomètres. Il concerne la période 1930 1968, il est l’une des fiertés de la commune de Mirecourt, davantage connue pour ses violons . Maud va s’émerveiller.

L’artiste, Joe le Joe s’est illustré par ses croquis multiples, dont la Cité a fait, dans son ancien atelier, un lieu magnifique, avec ses tables de travail, ses photos, ses crayons. Joe le Joe habitait seul au bord du Madon. Il était professeur de dessin dans le collège voisin. Le reste du temps, il dessinait et ne faisait que celà, illustrant chaque croquis par des poèmes relativement engagés. Joe le Joe a vécu dans cette petite maison toute son existence. Il était fin observateur de tous et de toutes. Voisin des luthiers, mais aussi ami de la plupart d’entre eux. Ses croquis ont donc résumé la vie « luthière » durant des années et des années. Sous forme de recueils et de livres adaptés aux besoins, il a beaucoup publié et écouté. Oreille attentive et philosophique. Contestataire léger du conformisme ambiant. Barbu hirsute, homme de l’ombre. Mais aussi impénitent lecteur .

Maud ouvre de grands yeux en entrant ici avec sa maman et le « chargé de mission » de la mairie, Carlos dit la Semence, artiste lui aussi et fils spirituel de Joe. Maud pleure de joie et connaît une très trés vive émotion. Elle garde, tout au long de la visite, des yeux embués et comme un intense feu intérieur. Les deux étages de la petite maison la stupéfiant littéralement. Elle réalise ici combien l’écrit peut porter et soutenir le croquis si naîf en apparence. Les photos sont multiples sur le mur et Maud les contemple, comme en liaison radio avec l’artiste décédé depuis six ans.

Jeannette l’accompagne, en douceur, sans la forcer, écoutant ses remarques parfois étonnantes.

Maud et Babouchka, comme en cordée, pour devenir artistes.

L’art devient peu à peu la seule boussole de Maud . Nous sommes début 1975. Maud marche vers ses cinq ans et ses réalisations sont déjà nombreuses. Tout est stocké par Jeannette, au fil des semaines et des mois. Son amie Babouchka la suit aveuglément et semble marcher sur les mêmes traces. Avec la même passion et le même soutien familial. L’irruption du dessin chamboule tout dans leur vie de petite fille. Elles s’y livrent à corps perdu, durant l’essentiel de leur temps libre et, à l’école, leurs dessins tiennent les autres enfants en haleine. L’apprentissage précoce de la lecture chez elles deux a libéré une forte énergie en ce sens . Leur maturité semble exploser conjointement . Reste l’écriture à apprendre, de façon beaucoup plus précise. Pour asseoir davantage leur création, faite pour le moment de simples dessins concernant la nature ou les paysages. Mais aussi des portraits rapidement esquisses de tous ceux et de toutes celles qui les entourent. Elles passent leur vie ensemble, soit à la ferme, soit dans la famille Schlucht.

L’institutrice ne sait plus vraiment comment les canaliser, en terme de capacité à créer et à imaginer. Leur calme est grand. Pourtant. Ce sont des gamines si paisibles.

Mais exceptionnelles par ce qu’elles réalisent déjà, comme inspirées par des forces telluriques inconnues. Maud vit beaucoup en pensée avec son père. Dont elle se réclame souvent, souvent.